Les derniers temps, le chef répétait en boucle: perdre une étoile au Michelin, c'est dire adieu à 40% de son chiffre d'affaires. Or, quand on a tant investi d'argent... Deux semaines avant le drame, alors qu'il vient d'éteindre la télévision, il lâche un soir à sa femme, d'un air détaché : "Je crois que je vais me suicider." "Ceux qui le disent ne le font pas", se rassurait-elle. "D'autant, précise-t-elle aujourd'hui, qu'il venait d'apprendre, lors de la conférence de presse du Michelin, qu'il conservait son étoile dans l'édition 2003."  

Aujourd'hui, le Relais Bernard Loiseau est à l'équilibre financier grâce à Dominique Loiseau, qui a pris la succession de son mari. Et pourtant, le fantôme du grand chef s'agite toujours en coulisse, comme jadis lorsque l'homme s'enflammait devant les fourneaux. La façade saumon arbore toujours son nom - sa marque ! - en grosses lettres capitales. Dans la boutique, le moindre pot de confiture porte ses initiales entrelacées.  

Même à la table du restaurant 3 étoiles, ses mythiques grenouilles semblent coasser son nom et son éternelle rengaine : "Le produit! Rien que le produit!" A 1 kilomètre de là, au cimetière de Saulieu, la tombe de Bernard Loiseau est à son image: simple, en pierre de Bourgogne, fleurie de buis et de chrysanthèmes. Ornée aussi de curiosités: un poivrier ou une corne de cerf, grigris laissés par des anonymes sous la photo-portrait du chef au faîte de sa gloire. Tout sourire.  

Par F.-R.Gaudry