le blog totems par : Christian VANCAU

Louis Pauwels, sachant mon intérêt pour Henry MILLER m'a fait à l'époque lire une lettre de lui,qu'il avait reçue en 1968. Elle est tellement d'actualité et proche de ce que je ressens aujourd'hui, que je ne résiste pas au plaisir de la partager (Miller a 76 ans en 68 et j'en ai 71, à ce jour). Voici donc ce que Miller écrit à Pauwels, sur la Liberté, le 28 mars 1968 :      
Henry Miller-1968-Lettre à Louis Pauwels
Cher Louis Pauwels
Quoique je sois d'accord avec vous sur l'effrayante condition du monde, je ne suis pas aussi certain que vous semblez l'être sur la façon de redresser les choses.
Comme vous le savez je n'ai jamais appartenu à aucun groupe politique, religieux ou social: je me suis contenté d'écrire et de peindre. En vieillissant, je m'interroge sur la force du mot écrit. Lorsque j'étais plus jeune, je lisais tous les révolutionnaires enflammés, les libertaires, les sages, les saints, et dans mon oeuvre je me suis efforcé de faire jaillir chez le lecteur, l'étincelle qui l'encouragerait à changer sa façon de vivre. Mais quand je vois ce qui se passe ici, là, partout, je me demande si mes mots ont eu le plus léger effet. Aucun doute le monde présent est bien pire que celui où je suis né (Que dirait-il aujourd'hui???)
Ce que j'essaie de dire, mon cher Pauwels, est que, si les mots des plus grands esprits tout au long de la civilisation n'ont eu aucun effet sur la masse du public, ne serait-ce pas qu'il y a quelquechose de vicié dans cette méthode de régénération? Les grandes vérités sur la vie ont été rabachées des milliers de fois, mais une poignée d'individus seulement ont su en profiter. De grands exemplaires ont apparu, mais leurs disciples n'en sont que les caricatures. Hors les chefs spiriruels connus, il y a et il y a toujours eu de grands maîtres qui restent cachés du monde et qui ne font aucun effort pour atteindre les foules.
Quand je pense à ces grandes figures, connues ou inconnues, le mot liberté ne me semble pas convenir tout à fait. Je dirais plutôt émancipation, réalisation de soi, accomplissement, service. ou pour être plus précis, liberté de servir l'humanité. Pour ce but, il faut se libérer non seulement des liens de la société, aussi de sa propre ignorance

Une réalité d'un ordre différent

Une autre idée me vient à l'esprit. Quelle est la vraie nature des problèmes qui nous assaillent? Peut-on les résoudre par une pensée juste, un comportement juste, un front uni, ou font-ils partie de l'esprit du temps, de la destinée humaine? Les problèmes doivent-ils être résolus, ou ne sont-ils là que pour nous mettre à l'épreuve? Les sages, nous l'observons, ne semblent pas du tout s'en préoccuper- pour eux, ils sont illusoires. L'être vraiment intégré les accepte comme faisant partie de l'ordre de la vie et ce faisant, s'immunise.
La question que je me pose est: les choses peuvent-elles être réellement changées en un paradis sur terre, ou une utopie, en supposant qu'un tel état soit définissable, ou ce que nous nommons nos problèmes disparaîtraient-ils automatiquement dans une vision exaltée de la vie? Bref avançons-nous aux pas lents et pénibles de ce que nous appelons "progrès" ou par des bonds inattendus, produits par des évènements imprévisibles et quasi miraculeux? Nous savons que des découvertes et de grandes inventions ont introduit de profondes innovations dans la société. Nous savons que l'apparition d'individus extraordinaires, bons et mauvais, ont amené de grands changements. Il nous reste à savoir quels changements incalculables entraînerait l'exploration de l'espace. La possibilité d'entrer en contact avec des êtres supérieurs d'autres planètes porte en elle des révolutions imprévisibles dans la vie de cette terre. Toute notre conception de paradis sur terre peut sembler naïve ou puérile si nous entrons un jour en contact avec de tels êtres

La symphonie de l'Homme

Je ne prétends pas que la voie du sage ou du Maître soit celle qui convienne à chacun de nous; son rôle comme le nôtre est sans doure provisoire. Il n'est pas plus à même de choisir un autre genre de vie que nous, qui sommes assassins, menteurs, voleurs, tricheurs et le reste. Tous ensemble, saints et pêcheurs, nous composons la symphonie (ou la cacophonie ?) de l'homme au stade présent de l'évolution. Le problème pourtant est qu'il y a symphonie et symphonie. La nôtre n'est pas la première, ne sera pas la dernière. Mais, et voici le point crucial, selon moi - sommes-nous capables d'orchestrer les notes de la prochaine symphonie, ou nous contenterons nous de jouer notre partie lorsqu'elle viendra ?

J'allais dire quand elle éclatera car les "éclatements" font partie de cette chose obscure, nommée création. Si nous ne pouvons régir la conduite de notre propre vie, nous ne pouvons certainement pas diriger l'ensemble. Malgré nos plans et nos prévisions, des choses arrivent qui échappent totalement à notre contrôle. Nous n'avons aucune part à notre naissance, nous n'en avons pas non plus, ou très peu, à notre mort. Nous pouvons au plus accepter ce qui nous arrive. la manière dont chaque individu agit ou réagit est inscrite dans son destin intime. Le héros ne mérite pas plus de louanges que le lâche d'ignominies. Le grand péché est l'igorance. Mais comment rendre un fou, sage, en un tournemain ?

J'ai été évidemment influencé par les grands libertaires, les grands sages, les grands maîtres spirituels d'hier et d'aujourd'hui; mais peut-être ai-je eu de la chance, d'avoir été ouvert à de telles influences. Je dois admettre que les idiots, les crétins, les crédules, les charlatans m'ont aussi influencé. Tous ont joué leur rôle. je ne connais aucun précepte qui nous permette de bien choisir.

A chacun sa voie

Je ne sais pas mon cher Pauwels si ceci répond à vos questions. Probablement pas ! Mais parfois une question en fait surgir une autre. Je ne suis même pas sûr de partager votre intense souci pour l'état présent du monde. Il me semble qu'il y a deux manières de considérer les maux qui nous affligent. La première est de se ruer pour faire quelquechose, intelligemment ou non. Mai j'ai toujours pensé qu'il fallait d'abord découvrir ce qui n'allait pas en nous et si c'est possible ce qui allait. C'est une tâche qui peut prendre toute une vie. Avec la compréhension, viennent le pardon et l'acceptation, non seulement des autres mais de nous-mêmes
Il y a des gens qui ont trouvé leur salut derrière des barreaux de prison. Il y a des hommes, de grands hommes qui ont choisi de mendier. II y a des hommes qui ont choisi de mourir plutôt que de prendre les armes pour leur foi. Il y en a qui ont choisi de rejeter le Nirvana et de reprendre la ronde de la vie jusqu'à ce que le dernier homme ait trouvé sa voie vers l'accomplissement. A chacun sa voie; à chacun son dû.
Je veux bien que les mots aient un  pouvoir, mais leur puissance demeure pour moi, une grave question. Ecoutons-les tous, car parfois même le fou ( je dirais surtout le fou)dit des paroles de sagesse
Sincèrement vôtre

Heny MillerHenry-Miller-300x41Henry MILLER1-23kb-media-7017-media-1282
Lettre d'Henry Miller à Christian Vancau. 1er Mai 1975Henri Miller



Dim 9 nov 2008 12 commentaires
Magnifique lettre et photo, merci de partager.
josée - le 09/11/2008 à 12h03
oui merci de ma part aussi.
Van deVorst - le 09/11/2008 à 15h43
oui merci de me l'avoir fait lire aussi.
Van deVorst - le 09/11/2008 à 15h44
C'est avec plaisir
As-tu reçu mon adresse?
Je t'embrasse
Christian VANCAU
Il y a là, certes, matière à méditer, mais bien au-delà, s'interroger sur le bien-fondé de nos questionnements ... quant à nos "création", ont-elles un sens, ou font-elles sens, participent-elles de la Symphonie Universelle ou est-ce le contraire ? Quel est notre moteur, et notre raison d'être ou de "nous battre" si nous ne pouvons inter-agir ou contrebalancer le cours des événements, à large échelle, c'est de toute évidence impossible, et il est si peu de sages que rien ne semble atteindre que s'accepter soi est sans doute une priorité ... Après, philosophiquement parlant, il y a un immense point d'interrogation . Merci, mon Christian, pour ce partage, très fort . Gros bisous .
Liza
Liza Peninon - le 09/11/2008 à 23h09
C'est une lettre magnifique, et je te remercie de la partager avec nous (et merci à Pauwels de te l'avoir montrée). Elle fait beaucoup réfléchir.
Harmonie - le 11/11/2008 à 12h00
je rectifie il y a deux autres amies qui ont aussi réagi sur ce texte, je viens de le voir et de répondre. Toujours des femmes. A l'exception de BMC qui lui a réagi sur le phénomène Planète, parce qu'il a mon âge et a vécu toute cette époque. Bonne nuit petit phénomène
Christian VANCAU
bise je repasse +tard !
noar de dééééééézzzzzzzzzz - le 13/11/2008 à 11h02
Qui êtes-vous? Dites-moi ! Ni adresse de blog, ni adresse mail
Seriez-vous de la famille de Noar Désir
J'ai deviné, vous êtes Bertrand Cantat !
Christian VANCAU

Alors je me joins aux femmes .... pour laisser aussi un petit commentaire. Merci pour cette magnifique lettre qui tombe à pic alors que je lis un livre " d'initiation" au bouddhisme (il y a à prendre et à laisser). Je suis régulièrement l'évolution du blog, avec beaucoup d'intérêt mais mon temps passé sur internet étant limité (au boulot) je ne laisse pas souvent (bon d'accord, jamais) mes commentaires. Ce qui ne veut pas dire que je ne réagis pas... en silence. A bientôt. Bise

Stephane - le 13/11/2008 à 12h41
Ton premier commentaire, c'est un évènement, et en plus seul au milieu des femmes, ce qui ne doit pas te déplaire
Tes photos de l'Equateur sont magnifiques
Christian VANCAU
Miller aimait philosopher et parfois choquer. Sur ce sujet là, je le trouve qu'il a très bien analysé le monde dans lequel nous vivons. Modestement, j'addhère à ses idées décritent dans cette lettre. Sa vision sur le monde en perpétuel recommencement. Malgré les grands discours, les promesses et bien sûr les écris de philosophe...Ce évolue peu au niveau de l'humain dans sa manière de vivre. Miller, comme tu le signales, est encore et peut-être plus que jamais d'actualité !
Je vis en Suisse, et j'ai composé un texte (pamphlet) qui porte le nom de "Rouge et Blanc" Comme la couleur de notre drapeau !
Petit clin d'oeil à une liberté bafouée qui ne fais plus rêver personne dans notre pays !
Excuse-moi, Christian de prendre autant d'espace. Merci, de me donner la possibilité de m'exprimer sur un sujet qui me tiens à coeur et à cri mon opinion.
Bon week-end La Commère
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ROUGE ET BLANC...
Idéal emblème
Dans le vent tu sèmes
Toujours tes accents
Liberté chérie
Liberté flétrie
A ton rouge sang
Il te fallait du blanc
Pour le regard des enfants

Idéal emblème
Dans le vent tu sèmes
Aux doux reflets d’argents
Tu nous montres les dents
Tu voudrais nous faire croire
Qu’il n’y a pas d’anicroches
Au mat où tu t’accroches?

A la coupe je bois
Tes impôts et tes lois!
Gessler aujourd’hui…serait de tes amis!

La Commère - le 13/11/2008 à 23h22
Merci de ton commentaire citronnelle. Le sujet est sans limite; Il est bien ton poème. Mais qui est Gessler??
Christian VANCAU
Ahah...c'est de l'histoire Suisse, mon cher. Et je comprends que tu ne le connaissent pas.En fait c'est un paralèle avec les origines de la suisse soumis aux envahisseurs. Personne ne prononçait le mot, liberté. La soumission pour tous! Si la suisse existe aujourd'hui c'est grace à des gens qui ont lutté pour la liberté et qui ont refusés de se soumettre aux impôts aux lois. Mais de nos jours, finalement c'est pareil. Sans être envahi, nous devons nous soumettre de plus en plus. Et pour illustrer mes propos, voici un extrait copié sur Wikipédia:

À l'époque, l'empereur d'Autriche (un Habsbourg) cherchait à dominer le canton d'Uri. Son gouverneur autrichien, Hermann Gessler, nouvellement nommé en tant que bailli, érigea un poteau sur la place centrale du village d'Altdorf et y accrocha son chapeau, dans le but d'obliger tous les habitants à se courber devant son couvre-chef, afin de mettre à l'épreuve la loyauté de la population.

Voilà pourquoi j'associe l'évolution de la politique, des lois et de la liberté actuelle avec celle du passé.

A bientôt. Bizzz La commère


La Commère - le 14/11/2008 à 13h07
nasr.samia - le 30/06/2009 à 10h32
Merci pour cette belle fleur.Bisous
Christian VANCAU