Aymeric Caron partage au moins une chose avec Didier Deschamps. Il y a, en France, 65 millions de personnes qui ont un avis sur le jeu des Bleus. De la même façon, il y a un joli paquet de personnes qui ont un avis sur Aymeric Caron. A la kalach, ça donne ça : «Il fait le taf», «il a une coupe de ronce et des dents de loup», «il est cucul la pral», «insipide comme la télé», «percutant, j’adore», «Salamé étant vraiment de droite, ce serait bien qu’il soit un peu plus de gauche». Chacun arbitrera ici selon son appréciation personnelle. Toujours est-il qu’en s’attablant dans un couscous du XVe arrondissement, c’est l’histoire d’un gars désespérément identique à ses années pré-télé qui apparaît. Veggie, convaincu, péremptoire, grandiloquent, drôle à sa façon, tout y était, pour peu que l’on sache où chercher.

 

 

Durant de longues années, voir Aymeric Caron tenait du privilège. A cette époque, Caron se taisait. Il dessinait. Ses personnages ressemblaient, dit-on, à ceux de Corto Maltese, avec de grands impers et les pupilles enténébrées. «Chaque samedi, voir Aymeric à la télé est une hallucination. Au lycée, il était très solitaire. Il ne venait jamais aux soirées. L’exposition maximale et son caractère évanescent, c’est une totale antinomie», témoigne une ex-camarade de classe devenue consœur.

 

Aymeric avait 10 ans la première fois que la lumière lui est tombée dessus. Un de ses dessins est publié dans le Matin de Paris. Le thème était «la réussite». Comme tous les mômes, il s’est perdu dans d’interminables fresques sur la conquête de l’Ouest. Etait-il le héros de ses épopées graphiques ? «Peut-être pas, mais je me faisais beaucoup rire, se souvient-il. J’avais cette capacité à être l’auteur et le public en même temps.» En grandissant, il gloutonne Uderzo, Gotlib, mais les plaque brutalement pour un clavier Casio. Nouvelle période de claustration consentante. Tirer la substantifique moelle de cet instrument rudimentaire l’accapare. A 15 ans, il passe au synthétiseur, s’enamoure d’Oxygène, l’album de Jean-Michel Jarre, et prend une «grosse gifle», le 25 avril 1992, en allant voir Dire Straits à Bercy. A 43 ans, il reste encore des heures chez lui «à écouter des versions différentes d’un même morceau» et à triturer son piano.

 

Aymeric Caron dit qu’il doit à son père sa robustesse rhétorique. A table, la contestation était permise pour peu qu’elle soit brillamment étayée. C’est ainsi que le jeune Aymeric mit fin au système «inégalitaire» de répartition de l’argent de poche décrété par ses parents. Au départ, le mode de calcul est simple : 10 ans = 10 francs par mois. Problème, le petit homme a un grand frère qui, fatalement, empoche plus. L’objectif prioritaire consiste à réparer cette hérésie. Pour cela, il planche sur l’inflation et démontre que celle-ci est bien plus pénalisante pour les petits budgets. Victoire : les frangins recevront désormais la même allocation. «J’aime beaucoup la façon dont mon père a fonctionné avec nous. Il nous stimulait dans un mélange de finesse et de fermeté. Je me souviens que quand je ramenais un 18 de l’école, au lieu de me féliciter, il me regardait, un peu interdit, et lâchait : "Pourquoi tu n’as pas eu 20 ?"», s’amuse-t-il.

 

Directeur d’école primaire, son père continue de le conseiller. «On parle des heures, de Paris, de la télé, de la façon dont je me comporte à l’émission. Je trouve ça extrêmement précieux la proximité avec ses parents. D’autant que ce n’est pas forcément évident d’accéder à ce type d’équilibre, de ne pas avoir de tabou.» Ils partagent de longs footings sur les quais de Boulogne-sur-Mer, ville ouvrière et mélancolique à souhait. De sa mère, infirmière d’origine hollandaise, il garde un «côté protestant». Purement séculier, précise-t-il, Dieu ne le draguant point.

 

Si, au départ, il pensait faire du dessin son métier, il en est revenu car «ça ne faisait pas sérieux». «J’ai en moi cette inquiétude qui m’empêche de me relâcher. En Europe du Nord, il faut avancer, la société est moins permissive.» Après une prépa littéraire, il part vivre une année à Amsterdam, n’y est pas très heureux «à cause d’une rupture», perfectionne son néerlandais, et rentre pour entamer des études de journalisme à l’ESJ Lille.

 

C’est à cette période, celle troublée de la postadolescence, que Caron prend la première décision fondatrice de sa vie. Il devient végétarien. A la cantoche, son dégoût pour la viande sanguinolente suscite d’interminables railleries. «Faire ce choix à 20 ans, ça n’a pas été facile. Le végétarisme n’était pas aussi populaire qu’aujourd’hui. A l’époque, je passais pour un illuminé.» Vaille que vaille, il tient bon et l’explique par un argument inattendu. «Je ne l’ai pas fait pour des raisons politiques, mais simplement par respect pour les animaux. Petit, j’adorais mon chien. Ça aussi, ça peut faire rire, mais c’est vrai ! Je me suis toujours senti proche des animaux. Pour moi, il est impensable de leur infliger des souffrances», confie-t-il, soudain solennel. De sa réflexion est né le livre No Steak, dont le succès - 35 000 exemplaires - l’honore autant qu’il l’étonne : «Dans une carrière, il y a toujours une ou deux choses à propos desquelles on peut dire "je l’ai fait". Voilà, No Steak, je l’ai fait. Mais je ne pensais pas qu’il me collerait autant à la peau. Désormais, quand tu dis Caron, les gens répondent : Ah ! oui ! le végétarien".»

 

Au premier jour du reste de sa vie, à la fin de l’actuelle saison de On n’est pas couché - il a annoncé qu’il arrêtait -, il envisage de faire sept ou huit choses. Il compte, en particulier, œuvrer au respect du vivant. S’il ne fomente pas la création d’une formation politique, pas plus qu’il ne dévoile son vote, ce que fait le Parti pour les animaux aux Pays-Bas l’intéresse. Aujourd’hui, c’est au tour du père de se convertir à la vie sans barbaque. De quoi réjouir un fils qui peut se rengorger d’avoir convaincu.

 

Finalement, au gré de tous ces thèmes très menthe à l’eau, il a été très peu question de télé. D’aucuns le décrivent comme l’antithèse du carriériste. «C’est un mec qui part toujours, témoigne un ex-collègue d’i-Télé. Il accorde beaucoup d’importance à l’esthétique. Il préfère se suicider de façon sublime que de se voir montrer la porte.» La camarade de classe opine du chef : «Plutôt mourir que d’avoir tort ! S’il débat avec toi, il va te pilonner jusqu’à ce que tu abandonnes la position. Cette raideur fait qu’il peut être admiré et détesté en même temps Sa plus belle année dans le métier est, sans conteste, 2002. Il couvre la controverse des armes de destruction massive en Irak et se fait trimballer par Sean Penn en taxi dans les rues de Bagdad : «C’était tellement improbable que j’ai parfois l’impression que ça n’a pas vraiment existé.» Sa copine, fonctionnaire au ministère de l’Intérieur, se pointe. Ça parle… tarot. Il est addict. C’est le genre de mec qui ne fait pas de petite.

En 5 dates

4 décembre 1971 Naissance à Boulogne-sur-Mer.

Mai 1995 Diplômé de l’Ecole supérieure de journalisme (ESJ) Lille.

Décembre 2002 Reportage à Bagdad.

Juin 2012 Coup de fil de Laurent Ruquier pour On n’est pas couché.

Avril 2014 Premier marathon de Paris.

 

Photo Jérôme Bonnet

Willy LE DEVIN